Des fois j'ai des idées bizarres... (j'ai eu cette idée de texte en rêve alors je l'ai écrit!)

14/11/2021

Blume tira un livre de l'étagère et le posa sur la table, puis releva les yeux vers la femme qui se tenait à ses côtés et le regardait avec détermination, un sourire bienveillant aux lèvres.

« Tu es sûre, grand-mère ?

  • Oui, arrête donc de me le demander et viens t'installer. »

La jeune fille soupira légèrement et se rapprocha de la table. Elle regarda le livre, dont la couverture, dans les tons verts, représentait un serpent. C'était une très belle couverture, assez intrigante selon Blume. Elle s'interdit de lire le titre, cela la distrairait de ce moment. Elle avait toujours eu un profond attachement aux livres, or aujourd'hui il n'était pas question de cela. L'ouvrage devant elle devait rester le simple objet tiré au hasard de sa bibliothèque. Peut-être un de ceux qu'elle avait récupéré dans le bureau de son grand-père ? Sa grand-mère lui avait assuré que cela n'avait aucune importance. C'était juste un livre.

« Après tout, on ne sait même pas s'il l'a lu ou bien même s'il en connaissait le titre. Il l'avait posé là, mais ces derniers temps ton grand-père ne se souciait pas trop de s'intéresser aux livres qu'on lui offrait, et se contentait de les déposer sur l'étagère des « déjà lus » à gauche de son bureau. »

Blume était restée silencieuse à cette remarque, ne sachant comment réagir, et pas certaine de comprendre ses propres sentiments. Cette confusion ne l'avait pas quittée depuis que sa grand-mère lui avait parlé du rituel, et elle s'y était maintenant accoutumée, suivant les étapes indiquées par la vieille dame avec perplexité mais sans chercher à contrôler quoi que ce soit. Elle avait confiance, Ilona était certes un peu étrange et distante, mais elle prenait soin d'elle à sa façon, comme aujourd'hui.

Elle lui avait parlé de ce rituel une semaine auparavant. Blume ne s'y attendait pas le moins du monde. Ilona lui avait dit que c'était parce qu'elle allait se marier. Mais elle était fiancée depuis un an, et le mariage était prévu deux mois plus tard. Pourquoi sa grand-mère avait choisi ce moment particulier était donc un mystère. Comme tout le reste. Elle ne voyait aucun lien entre ce rituel et le mariage, d'ailleurs elle ne voyait aucun lien entre ce rituel et quoi que ce soit. Cela ressemblait plus à une parodie d'un rite de sorcière ou de druide qu'on imagine étant enfant.

Elle avait cherché à en savoir plus au début, la questionnant sur le but de cette pratique. En vain. Elle avait également voulu demander à sa grand-mère si elle-même avait effectué ce rituel avant son mariage, mais quelque chose l'avait retenu de poser la question.

Elle ne se sentait plus vraiment maîtresse d'elle-même depuis le début de cette histoire, comme si elle évoluait dans un rêve. Pourtant cela ne l'effrayait pas vraiment. Finalement, c'était comme si une autre part d'elle avait pris les rênes, une part plus profonde. Et cette part n'avait pas besoin de comprendre. Blume se laissait donc guider par sa grand-mère qui semblait savoir ce qu'elle faisait, et sa sagesse intérieure qui, de toute façon, n'était pas censée lui nuire en quoi que ce soit, n'est-ce pas ?

Ilona avait rassemblé sur la table le papier cadeau, les ciseaux et les allumettes, et était maintenant occupée à mettre de l'ordre dans toutes ces affaires. Elle releva la tête et fixa sa petite-fille d'un air sévère pour s'assurer de son attention et de son sérieux. Elle parut rassurée par le regard curieux et déterminé de Blume, sans trace de moquerie ni condescendance face à son apparente folie. Son visage se radoucit et un début de sourire apparut. Elle contourna la table pour se positionner aux côtés de la jeune fille et la soutenir par une pression sur son bras.

« Vas-y ma chérie » fit-elle d'un ton doux.

Blume se retourna vers elle avec surprise, prête à répliquer, mais referma la bouche sans rien dire et se repositionna face à la table. Elle s'était attendue à ce que sa grand-mère dise « allons-y », mais apparemment elle était seule, malgré sa présence à ses côtés. C'était sans doute la raison pour laquelle la vieille dame avait rajouté le petit nom affectueux, songea-t-elle. Elle lui en fut reconnaissante, bien que cela ne dissipât pas l'angoisse de se retrouver seule face à une situation aussi étrange et solennelle.

Tentant de calmer ses tremblements internes, elle avança doucement sa main droite pour se saisir des ciseaux, et attrapa le rouleau de papier cadeau bordeaux de sa main gauche. Elle regretta d'avoir effectué ces deux actions simultanément lorsqu'elle se rendit compte qu'elle devait désormais dérouler ledit papier avec les ciseaux à la main. Elle se sentait terriblement maladroite, mais Ilona n'avait pas retiré sa main de son coude et l'observait sans aucun jugement, sa présence uniquement mobilisée pour la soutenir.

Elle réussit tant bien que mal à découper le papier afin qu'il entoure le haut du livre positionné à la verticale comme sur son étagère, puis qu'il s'enroule en forme de bougie dans le prolongement de la tranche. C'était loin d'être parfait, il était plié et froissé à de nombreux endroits, mais ça ne semblait pas déranger Ilona, qui ne l'avait peut-être même pas remarqué, se dit Blume avec étonnement.

Elle s'autorisa à souffler discrètement avant de saisir le haut de l'édifice de papier et de le tourner sur lui-même afin de rassembler les bords en un fin cordon vertical, semblable à une mèche de bougie. Blume déglutit et se questionna réellement pour la première fois sur le bien-fondé de cette idée et sur la santé mentale de sa grand-mère. Pour ne pas le montrer et faire taire ses doutes, elle saisit la boîte d'allumette un peu précipitamment. Cela lui valut un regard désapprobateur et elle se concentra pour revenir à l'état de confiance profonde qu'elle avait ressenti toute la semaine. Elle faillit se mettre à rire en se rendant compte de la futilité de ses questions. Pas besoin de comprendre. Elle retint cependant son sourire, afin qu'Ilona ne le méprenne pas pour un signe de moquerie.

Après une profonde inspiration, Blume se sentait de nouveau entièrement calme et confiante, et elle ouvrit la boîte d'allumettes d'un geste mesuré. Elle en sortit une qu'elle craqua, et sans même ressentir le besoin d'interroger l'aînée du regard, approcha la flamme du cordon de papier. Celui-ci ne s'embrasa pas immédiatement. Enfin, au bout de quelques secondes, il commença à noircir et une fumée à s'en échapper. Blume souffla alors sur l'allumette pour l'éteindre et se concentra entièrement sur le spectacle. Il n'y avait pas de flamme. Le papier se consumait lentement en se désagrégeant, seule une bordure noircie d'à peine un millimètre qui descendait à un rythme régulier montrait que la combustion continuait d'avoir lieu.

Elle se tendit inconsciemment lorsque le feu arriva à moins d'un centimètre du livre, mais le calme de sa grand-mère à ses côtés la dissuada de réagir. Et en effet, quelques secondes, plus tard, elle constata l'arrêt de la combustion sans que le livre en fusse affecté, si l'on omettait les traces noires qu'avait laissé le papier sur le haut de la couverture en brûlant.

Le silence se prolongea, alors que les deux femmes observaient le livre immobile sur la table, toujours posé debout face à elles. Blume n'osait pas cligner des yeux, elle attendait, totalement perdue, que quelque chose se passe. Il y avait forcément un sens à tout cela, or elle n'en voyait aucun. Sans doute une grande révélation allait se faire dans son esprit, ou bien une émotion intense la submergerait, une expérience hors du commun ? Elle fut consternée lorsqu'au bout d'à peine une minute, Ilona commença à s'activer et à ranger la table, sans un mot, son air légèrement sévère habituel plaqué sur le visage comme si rien ne venait de se produire. Elle l'observa les yeux ronds pendant quelques instants avant d'oser prendre la parole.

« Grand-mère ? l'interpella-t-elle d'un ton plus hésitant qu'elle ne l'aurait souhaité.

  • Oui ma petite ? répondit Ilona sans la regarder. »

Déstabilisée, la jeune femme chercha quoi dire, mais les mots franchirent ses lèvres avant qu'elle n'ait pu les contrôler.

« C'est tout ? »

La vieille femme se retourna vers elle et Blume se mordit les lèvres, certaine de l'avoir offensée. Mais elle reçut un petit sourire et à sa grande surprise, Ilona lui répondit.

« Pourquoi me demandes-tu ça ?

  • Eh bien... hésita-t-elle.
  • Tu t'attendais à quelque chose de plus spectaculaire, c'est ça ? reprit la femme, voyant que sa petite-fille ne terminerait jamais sa phrase.
  • Un peu oui, avoua celle-ci dans un sourire contrit. »

Ilona lui rendit son sourire puis retourna à son rangement, cette dois aidée de son acolyte.

« En fait non ! s'écria soudain cette dernière. Je m'attendais à comprendre, reprit-elle plus calmement.

  • Ah ! réagit Ilona d'un air amusé.
  • Tout ça a forcément un sens, c'était si important pour toi ! Mais je suis désolée grand-mère, je n'ai rien senti. »

Ladite grand-mère rigola, surprenant encore la jeune Blume.

« Ça va arriver, c'est ça ? Le rituel n'est pas vraiment fini ?

  • Le rituel est fini, Blume.
  • Explique moi ! exigea la jeune femme, qui commençait à sentir de la colère contre cette grand-mère qui avait trop d'influence sur elle.
  • T'expliquer quoi, ma petite ?
  • À quoi sert le rituel ? souffla-t-elle, toute colère retombée. Tu peux bien me le dire, maintenant, non ? Ce n'est plus un mystère puisqu'il est fini ?
  • En effet, tu as raison, je n'ai pas de raison de te le cacher.
  • Alors ? fit Blume dans un souffle, pleine d'espoir. »

Ilona sembla gênée, elle baissa la tête et s'affaira avec plus d'intensité sur le rangement pour éviter de regarder sa petite-fille dans les yeux.

« Je ne sais pas, finit-elle par lâcher.

  • Quoi ? s'exclama cette dernière. Comment ? reprit-elle, ayant l'habitude de se faire rabrouer sur l'utilisation de ce terme.
  • Je ne sais pas, affirma-t-elle avec assurance cette fois, en la regardant dans les yeux. »

Blume était bouche bée. Puis quelque chose sembla se réveiller en elle, vestige de la dernière semaine. Elle regarda sa grand-mère dans les yeux, réellement. Avec curiosité et sans attente ou préconception de ce qu'elle y verrait. C'est ainsi qu'elle put remarquer le sourire qui y flottait.

Deux secondes plus tard, les deux femmes éclataient de rire autour de la table ou étaient encore empilés des morceaux de papier cadeau.